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Martine ou l'offensive ratée

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Message  Marco78 le Jeu 26 Déc 2019 - 16:56

Lundi

Dieu ! que Martine était jolie ! Grande, brune, plantureuse… Quand elle parlait, elle avançait légèrement les lèvres, avec une sorte de lassitude, comme pour faire la moue. Et tous les lundis, depuis septembre, nous rentrions ensemble du collège.
Il me fallait le mental d’un fil-de-fériste professionnel pour entretenir la conversation tout en évitant les écueils. Car le seul débat que j’aurais vraiment voulu aborder (« Est-ce que j’ai une chance de te voir à poil, un de ces jours ? ») était tout à fait exclu. Martine accueillait la moindre allusion d’ordre sexuel avec une indifférence marmoréenne, dans laquelle j’avais cru déceler, outre la réprobation, un désenchantement irrévocable et attristé vis-à-vis de la gent masculine.
Je m’efforçais donc d’avoir l’air « à part », banissais tout sous-entendu suspect et prenais grand soin d’enchaîner les banalités. J’évoquais les Beatles, qui venaient de se séparer, Ten Years After, sur le point de sortir un disque ; je commentais les derniers résultats de foot, en répétant ce qu’en disaient Vincent et Marc car je n’y connaissais rien ; je faisais même parfois un rapide tour de l’actualité, avec ce que j’en comprenais… Ignorer une chose à laquelle votre voisine vous fait inévitablement penser exige un réel effort.
Martine, elle, intervenait de temps en temps avec un petit rire graçieux, ou une approbation de circonstance. Je m’en contentais.
Donc, en dépit de cette parenthèse hebdomadaire enchantée, elle et moi restions seulement « amis » – mot honteux par excellence. J’avais à subir de plus en plus souvent les lourdes allusions de Vincent à propos des gars « qui savent pas y faire » :
– Mince ! Tu rentres avec elle tous les lundis et t’as encore rien tenté ?
Eh non, je n’avais rien « tenté »… Comment dire à Vincent, et aux autres, que je craignais de voir Martine se braquer et refuser ensuite de rentrer avec moi ? Outre l’humiliation d’une rebuffade, il me faudrait alors supporter la déception de ne plus profiter de sa présence pour moi seul. Or, cheminer en sa compagnie, même une courte demi-heure, illuminait ma semaine.
Le risque était trop grand car Martine était trop belle. À son côté, je me sentais terriblement laid et gauche. J’étais certain de mourir si je réussissais à l’embrasser, même maladroitement, tout simplement parce que ensuite il ne me resterait plus rien à espérer de la vie !
Bref, la plupart du temps, je parlais du collège, des profs, des devoirs, des cancans de la cour de récré (Martine était bonne élève, moi j’étais « doué mais dilettante » d’après les professeurs).
Pourtant, ce jour-là, j’avais réussi à diriger la conversation sur les affreux et incontournables TP de physique-chimie.
Il s’agissait de réaliser des expériences opaques, auxquelles nous ne comprenions rien, comme allumer une méchante ampoule plantée au milieu d’un galimatia de fils électriques, ou encore mélanger deux liquides atones pour en faire un troisième, nauséabond.
Si les expériences nous distrayaient, en général, malgré les fréquentes embûches, risibles ou agaçantes, qui empêchaient leur bon déroulement, il fallait ensuite « rédiger le TP », tâche ingrate qui consistait à décrire les manipulations et en commenter les résultats. Tout collégien madré se mettait donc dès la rentrée à la recherche d’un partenaire (un « binôme » dans la novlangue de l’Éducation Nationale circa 1972) qui accepte d’endosser cette partie du travail. On ne s’en étonnera guère, bon nombre de binômes étaient mixtes, constitués d’une fille qui réalisait l’expérience jusqu’au bout puis rédigeait docilement le fameux TP, et d’un garçon qui se contentait d’écrire son nom sur la copie, souvent sans même prendre la peine d’en lire le premier mot.
Bien sûr, il existait des équipes monosexuées : Sandra faisait la paire avec Chantal, Vincent et Marc avaient choisi de travailler ensemble pour le meilleur et pour le pire… Martine, jusqu’à plus ample informé, était toujours libre. J’ai pris un ton détaché, et mon courage à deux mains, pour lui demander, en la surveillant du coin de l’œil :
« Au fait, tu ne voudrais pas faire équipe avec moi, pour les TP de physique-chimie ? »
Le « au fait » avait bien entendu pour but de lui faire croire que l’idée venait de me traverser l’esprit à l’instant même.
Martine s’est méfiée, naturellement :
« Tu veux que je fasse tout le boulot, c’est ça ?
– Pas du tout, ai-je répondu, la main sur le cœur.
– Tu ne fais pas équipe avec Peter ?
– Euh, non…»
Peter ne faisait pas vraiment partie de notre bande. Il n’était pas avec nous, il était avec moi. Je l’aimais bien, lui me vénérait, sans doute parce que j’étais un des rares à ne pas me moquer de lui, de son accent, de sa pâleur ou de sa pudibonderie. Le malheureux tenait absolument à ne jamais prononcer un mot d’anglais – question d’intégration, comme on ne disait pas à l’époque. Je le trouvais très intelligent et j’avais raison. Il était un peu ce que j’aurais pu être si je n’avais pas décidé, pour attirer l’attention coûte que coûte, de devenir un garnement.
Peter n’aurait pas demandé mieux que de s’associer avec moi, mais j’avais d’autres ambitions. J’ai précisé, faussement déçu :
« Il va sûrement se binômer avec Françoise. » (J’adorais conjuguer le substantif binôme.)
« Avec Françoise ! Pourquoi ?
– Parce que. Personne ne veut faire équipe avec elle ; ni avec lui, d’ailleurs. Ils font la paire, tous les deux, ah ah ah ! »
Françoise était toujours collée aux basques de Martine, Chantal et Sandra. Elle n’était pas pulpeuse comme Martine (j’utilisais de temps en temps cet adjectif, que j’avais lu dans des polars de la collection Brigade mondaine), ni un peu délurée comme Sandra, ni longiligne à faire rire comme Chantal. À vrai dire, elle n’avait aucun trait particulier, sauf une indolence extrême. Françoise aurait pu disparaître en cours d’année, et même au beau milieu d’une conversation, personne ne s’en serait aperçu. D’ailleurs, c’était déjà arrivé.
Martine prit la défense de Françoise avec une tendresse presque maternelle.
« Vous êtes méchants, avec Françoise. Elle est adorable.
– Adorable ? Comment tu le sais ? Faudrait déjà qu’elle parle ! »
Nous arrivions à l’angle de rues où nos chemins se séparaient. Je pris soin de ne pas être visible depuis les fenêtres de la maison de Martine, toute proche, comme la belle, craignant les remontrances de sa mère si elle était vue en compagnie d’un garçon, me l’avait demandé. Pas peu fier d’incarner un (relatif) danger sexuel, j’avais accepté cette contrainte sans barguigner.
D’un geste charmant, Martine a rejeté ses cheveux en arrière.
« Bon, tu veux qu’on fasse équipe pour les TP, c’est ça ?
– Ben, oui…
– OK, c’est d’accord. »
En entendant ces mots, mon cœur a littéralement éclaté. J’ai senti une vague de chaleur irradier dans mon bas-ventre.
« Tu veux bien ?
– Oui, je te dis. Mais tu fais ta part de boulot. »
Ainsi, Martine considérait ma proposition, et, mieux, elle l’acceptait ! J’étais prêt à donner ma vie sur-le-champ pour la remercier. Au lieu de quoi, j’ai répondu : « OK. Super. »
Nous nous sommes séparés après un chaste baiser sur la joue. J’ai passé le reste de la journée dans une béatitude pleine et entière.


MARDI


Le lendemain matin, Martine la divine fit son entrée en classe au milieu de son habituel groupe de copines ; ensuite, elle fit mine d’ignorer le bruissement qui parcouru la salle lorsqu’elle retira son manteau, révélant d’un geste un chandail blanc, tout neuf, qui la moulait comme une chaussette.
La seule contemplation des courbes ainsi mises en valeur me projetait dans un monde merveilleux, fait de volupté, de plaisirs infinis et d’avenirs radieux. Une telle silhouette pouvait vous conduire au bonheur ou au désespoir.
Peter et moi étions assis à une table, Vincent et Marc juste derrière. Cette stratégie de camouflage nous convenait, malgré son inefficacité flagrante : Peter et moi étions certes les plus calmes, mais Marc dépassait tout le monde d’une tête et Vincent ne tenait pas en place.
D’ailleurs, il s’est penché pour nous livrer à voix basse son commentaire, catégorique comme toujours :
« Elle le fait exprès, je vous dis. Un pull comme ça, hyper-moulant, c’est pour nous rendre dingues.
– Elle ne se rend peut-être pas compte », objectais-je assez mollement.
« Tu te fous de ma gueule ? En tout cas, elle joue avec le feu. Si on lui pelote les nénés, un de ces quatres, faudra pas qu’elle s’étonne !
– Eh bien, justement, on n’a qu’à lui peloter les nénés ! » proposa Marc en riant.
« Chiche ! »
L’idée me séduisait aussi, mais je ne voulais pas que Martine fasse les frais de ce brusque engouement. J’ai fait signe aux gars de s’approcher :
« J’ai un plan. On les attend, un soir, toutes les quatre…
– Tu veux dire Martine, Chanta et Sandra  ? » m’a interrompu Vincent.
« Et Françoise. Toutes les quatre…
– Oui, si tu veux. Bon, et alors, ton plan ? »
Ledit plan était simple, mais astucieux : on profitait de l’absence d’un prof, le surlendemain, pour tendre un guet-apens à Martine, Sandra, Chantal et Françoise à la sortie de leur cours de truc de filles (on avait vaguement retenu qu’elles apprenaient la cuisine, ou la couture, ou autre chose du même genre). On les guettait, on leur sautait dessus, on leur pelotait les seins et on repartait, triomphants et altiers.
La proposition reçut un accueil enthousiaste. Vincent, notre autorité en la matière, la ratifia d’une sentence lapidaire :
« OK. Elles vont voir ce qu’elles vont voir, les grognasses ! »
À nos yeux, ce stratagème était, non pas une punition, mais un juste retour des choses, une façon d’affirmer notre domination, qui allait de soi ; comment les filles pouvaient-elles espérer nous aguicher sans craindre de notre part, un jour ou l’autre, une réaction conquérante et légitime ?
Notre virilité balbutiante nous encombrait et l’utiliser au plus simple nous semblait judicieux. Nous étions persuadés qu’il fallait se comporter ainsi pour ne pas finir en queue de peloton dans cette course à la séduction qui venait de commencer, et qui promettait, d’après les films que l’on voyait, les livres qu’on lisait et les conversations que l’on surprenait, de ne pas s’arrêter de sitôt.
Vint la suite de mon plan :
« Bon, maintenant, il faut que chacun se choisisse une fille. Moi, je prends Sandra.
– Sandra !
– Oui. Pourquoi pas ? »
Avoir « apporté l’affaire » (une expression courante dans les films policiers dont nous raffolions) me donnait un droit de préséance ; les trois autres s’étaient donc attendus à me voir choisir Martine, icône érotique du collège, objet inamovible de nos fantasmes diurnes et nocturnes.
Sandra était plutôt mignonne, jolie même, avec de longs cheveux bouclés et des yeux sombres d’Italienne. Mais un accident de voiture, dans sa petite enfance, avait gravement brûlé sa jambe droite. Malgré ses efforts – que je mesurais mal, à l’époque – pour mettre la plupart du temps des pantalons, ou, à la rigueur, des collants très foncés, il était difficile de ne pas remarquer cette petite infirmité. Je ne sais pas pourquoi, ce défaut me la rendait attachante. Et, surtout, je ne voulais toucher à Martine pour rien au monde.
Marc fut le premier à profiter de ma décision surprenante :
« OK ! alors Martine, elle est pour moi », a-t-il dit, comme une évidence.
Marc était le beau gosse de la bande. Malgré – ou peut-être à cause de – sa naïveté et sa maladresse, il était fichu de séduire une bombe sexuelle comme Martine. Surtout qu’elle était déjà à moitié séduite, comme la plupart des filles de la classe.
Vincent cachait mal sa contrariété. Lui aussi avait le béguin pour Martine. Moins séduisant que Marc, sa confiance en lui, sa rugosité prolétarienne, ses grosses mains, son menton carré lui conféraient toutefois une image solide et rassurante. Tout de même, Martine, c’était un gros morceau, et Vincent traînait une sale réputation de spécialiste des blagues de cul, handicap rédhibitoire. La partie s’engageait mal. Il le sentit rapidement.
« D’accord, je prends Chantal », a-t-il déclaré, sur le ton d’une annonce à la belote. « Elle a moins de nichons que Martine mais elle a des plus belles cuisses. Toi, Peter, tu prends Françoise. Elle court pas vite, ah ah ah ! »
Et le voilà parti dans un de ses gros rires auxquels il était très difficile de résister. Peter n’a pas bronché, mais on savait tous qu’il ne courrait pas après Françoise, ni après qui que ce soit. Il était là pour faire nombre.
« De toute façon » m’a soufflé Vincent avec sa lucidité crue, « ton Peter, il lui court après ou il lui court pas après, à l’autre pouffe, ça change rien. Elle a pas un pet’ de nibards, la Françoise.
– Ah bon ? »
Eh oui ! même ça, je ne l’avais pas remarqué. Pauvre Françoise.


MERCREDI


Depuis l’exposé de mon plan si audacieux, je surprenais des coups d’œil intrigués, voire compatissants, de la part de mes comparses. Ce que je prenais pour une désapprobation muette me décevait. Faire si grand cas de la petite infirmité de Sandra me semblait la marque d’une étroitesse d’esprit à laquelle je m'enorgueillissais d’échapper. Un évènement banal allait me déciller.
Je bavardais avec Marc, féru de moto comme moi :
« Eh Marco, tu as vu le nouveau modèle de Honda ? Le 50 cc avec cinq vitesses.
– Ouais. Je l’ai vu dans Moto Journal. Il est pas donné.
– José, il dit que cinq vitesses pour un 50, ça sert à rien.
– Ah bon ?
– Oui. Tu sais, José, le Portos… »
Aussitôt, Sandra, qui se trouvait non loin, a explosé :
« Eh ! Oh ! Tu parles pas comme ça de mon José ! »
Stupéfait et penaud, j’ai quémandé du regard des explications. Peter eut discrètement pitié de moi :
« Tu sais, Sandra… », m’a-t-il chuchoté.
« Oui ? Eh bien ?
– C’est José qu’elle aime.
– Quoi ! José ?
– Ben oui. Tu savais pas ? »
Non, je ne savais pas. Sandra, raide dingue de José ? J’en suis resté bouche bée. En regardant craintivement à droite à gauche, Peter m’a soufflé :
« Je crois, José, il va pas aimer, si vous… »
De pâlichon, Peter devenait cramoisi dès qu’on prononçait devant lui des mots obscènes. Même « seins » ou « fesses » le mettait mal à l’aise ; alors évoquer le but de notre expédition était vraiment trop difficile pour lui.
Le code d’honneur du collège ne souffrait aucun écart. Sandra était amoureuse de José et tout le monde, sauf moi apparemment, était au courant ; donc José aussi. Quels que soient ses sentiments envers Sandra, il se devait de réagir si d’aventure un étourdi tentait de lui « piquer sa gonzesse », selon l’expression consacrée. Voilà pourquoi les potes avaient été surpris de m’entendre choisir Sandra, la petite Italienne. Surpris mais soulagés, tout de même – les enfoirés !
L’expédition « pelotage de nibards », ainsi baptisée par Vincent, était prévue le lendemain, et j’avais peur de José.
Le gaillard, d’origine portugaise, donc poilu (ses avant-bras velus nous impressionnaient), paraissait au moins dix-huit ans. Nous attribuions cette précocité, et cette pilosité redoutable, à une anomalie, ou plutôt à un cadeau, de la nature. À aucun moment nous n’avons songé que c’était simplement parce qu’il triplait sa classe… Cela nous avait échappé car ce retard scolaire, qui d’ailleurs menaçait de s’aggraver, au vu de ses récents résultats, ne contrariait nullement José.
Il ne tirait jamais parti de son ancienneté pour nous annoncer à l’avance le contenu d’un cours, ou les pièges dans lesquels nous allions à coup sûr tomber, pour la bonne raison qu’il ne se souvenait strictement de rien. Au bout de cinq ans de collège, il était toujours en quatrième et s’y trouvait bien, attendant tranquillement d’avoir atteint l’âge requis pour envoyer paître tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un professeur, un livre ou même un cartable, et aller enfin travailler – lui disait « gagner de l’argent » – sur les chantiers, avec son père. Il lui restait quelques mois de patience.
Et j’allais contrarier un tel phénomène, un monument de virilité quasi animale ! La boule commençait à grossir dans mon ventre.


JEUDI

Les filles terminaient leur cours de ménage (on avait fini par employer ce terme, car aucun de nous n’arrivait à comprendre ce qu’elles faisaient exactement pendant ces deux heures) à 16h30. À 16h20, nous nous sommes postés à un coin de rue, sur leur chemin de retour.
À 17h, personne…
« Tu verras qu’elles sont passées par un autre côté, ces connes ! » (Vincent)
« On aurait dû se séparer. » (Marc)
Moi : « Se séparer ! Tu te vois courir tout seul après quatre gonzesses ? Laisse tomber ! »
Personne ne m’a contredit. Vincent, de loin le moins patient de nous quatre, commençait à soupirer et à taper du pied. Marc regardait sa montre – car, bien sûr, ses parents ou son oncle lui avait offert une superbe montre de sport qu’il couvait des yeux à longueur de journée. Il a levé la tête pour regarder au loin :
« Bon, ben, elles viendront pas, j’ai l’impression… »
J’ai protesté :
« Normalement, elles passent toujours par là. Je leur ai posé la question, hier.
– Alors, faut pas se demander pourquoi elles sont pas là ! » cingla Vincent. « Tu as dû te montrer tellement discret… Elles se sont douté de quelque chose. »
La déception se lisait sur nos visages – sauf celui de Peter. Quelle déveine. Échouer si près du but, après avoir tant fantasmé sur les seins de ces quatre filles.
« Mince, c’est frustrant », j’ai dit. « On y était presque. »
« C’est comme pour la communion », a lancé Vincent en me regardant. « Tu te souviens ? Le curé n’arrêtait pas de nous dire : “Vous allez rencontrer Dieu !” Et moi, comme un con, j’avais fini par le croire. »
Vincent était familier de ce genre de réflexion. Pour lui, ne pas rencontrer Dieu ou ne pas peloter les seins de Chantal, c’était la même déconvenue. Mais j’étais d’accord avec lui sur un point :
« Moi aussi, j’y croyais », j’ai répondu. « Depuis le temps qu’on nous en causait. Je me suis dit qu’il existait peut-être vraiment, Dieu. Le curé avait l’air tellement convaincu.
– Putain ! je te crois ! “Ren-con-trer-Dieu !” qu’il disait. Avec son grand sourire et ses chicots pourris. Ah, l’enflure ! Aussi, je me demandais comment il allait être fringué, l’autre.
– Qui ça ?
– Bah, Dieu !
– Ah ! »
Évoquer mentalement Dieu, que j’imaginais en toge, maigre et souffreteux, m’a plongé dans la perplexité. Marc s’est mis à rigoler : « Vous en tenez une couche, les mecs. Dieu, il n’existe pas. »
Marc, qui ne fréquentait pas le catéchisme, se contentait de nous rejoindre juste après pour la partie de foot. Sa réflexion me fournissait l’occasion de briller :
« Ouais, tu as peut-être raison. D’ailleurs, le dieu des Inuits, il a une gueule d’Inuit. »
Un silence ahuri a suivi mes paroles.
« Qu’est-ce que tu racontes ? » s’est étonné Marc. « Ça veut rien dire !
– Si ! Dieu, on le façonne à notre image. C’est ça que je veux dire. »
Pour être tout à fait franc, j’avais lu cette remarque dans un article de l’Express. Je n’étais pas sûr de la comprendre parfaitement.
« D’accord ! » a conclu Vincent. « Dieu il n’existe pas, et nous, on va toucher les nichons de personne ! »
La juxtaposition saisissante et cruelle de ces deux constats nous a réduits au silence. Et puis le miracle s’est produit. Les voix rieuses des filles ont troué la moiteur de cette fin d’après-midi – oui, car elles riaient souvent, fort, et à propos de n’importe quoi.
Elles se trouvaient à quelques pas mais ne nous avaient pas encore remarqués, cachés que nous étions par l’angle du mur. Nous les avons observées comme un chasseur observe sa proie. Leurs coiffures nous paraissaient incroyablement compliquées, leurs ongles brillaient de rouge ou d’une autre couleur encore plus extraordinaire, leurs vêtements les serraient près du corps, des bracelets virevoltaient à leurs poignets, des colliers tintinnabulaient autour de leur cou.
Aujourd’hui, bien sûr, je sais qu’elles portaient probablement des jeans informes et des bracelets fantaisie en toc, mais à nos yeux de grands couillons, ces parures de Prisunic transformaient ces quatre jeunes filles en autant d’objets de convoitise.
Comment aborder des créatures si lointaines, si étranges ; si différentes, en résumé ? Leur altérité nous paralysait. La complexité prévisible d’une simple entreprise de séduction rendait préférable l’assaut frontal, simple et direct. Pas besoin de se casser la tête ; on allait charger droit sur elles, malaxer leurs nichons et repartir aussi sec, sans un regard en arrière.
Vincent a trouvé tout de suite les mots qu’il fallait pour résumer la multitude de nos sentiments contradictoires :
« La vache ! Martine, elle décoiffe ! T’as vu les bosses que ça lui fait, sur le devant ? Chapiteau ! »
L’exclamation « Chapiteau ! » signifiait que son pantalon prenait la forme d’un chapiteau… Marc n’a pas relevé, mais nous avons tous senti que l’accord malingre passé entre eux s’effilochait déjà.
Les filles ont fini par nous remarquer. Aussitôt, elles ont obliqué droit sur nous, en pouffant de rire. Cette attitude bravache nous a légèrement désarçonnés. À cette gaieté presque humiliante, nous aurions préféré un léger effroi, plus valorisant. Crier étant une des choses qu’elles faisaient le mieux, nous nous attendions plus ou moins à les voir s’égailler en hurlant, donnant ainsi le départ de la course-poursuite. Car enfin, comment courir après des filles qui viennent vers vous ?
« Salut ! Qu’est-ce que vous faites là ? » ont-elles demandé en chœur.
« Rien. On se balade.
– Ici ?
– Oui.
– Mais vous n’avez pas cours, le jeudi après-midi, les mecs ?
– Si, mais Avriaux est absent. Du coup, on n’a que le cours de français, jusqu’à trois heures et demi.
– C’est tout ? Le pied, dites donc ! Et depuis, vous glandez ? »
On s’est regardés sans répondre, entre hommes. D’instinct, les demoiselles ont senti le bizarre de la situation. De leur point de vue, nous ne pouvions être animés que de mauvaises intentions et elles se sont resserrées en une formation quasi militaire. Je me suis rengorgé ; en fin de compte, on leur faisait tout de même un peu peur.
« Vous nous attendiez ! » s’est écrié Sandra, la plus effrontée. « Ah ! les saligauds ! Qu’est-ce que vous avez derrière la tête ?
– On va te toucher les nichons », j’ai lâché, les yeux fixés sur l’objet de ma réplique.
Et elle, stupéfaite :
« Quoi ! »
Les trois autres, outrées, déçues, furieuses (sans doute un peu tout cela à la fois) :
« Quoi !
– Pour vous toucher les nichons », a rectifié Vincent.
« Alors-là, tu peux toujours courir ! » riposta Sandra sans se démonter.
« Ouais ! Vous êtes vraiment des dégueulasses ! »
Marc a avancé la main vers Martine, qui a répondu par une tape sur l’avant-bras ; je me suis approché de Sandra, Vincent s’est presque jeté sur Chantal, Peter n’a sans doute pas bougé… Une vague mêlée s’est ensuivi, ponctuée de cris de souris et autres feulements rauques.
L’assaut n’a duré qu’une poignée de secondes. Nous avons bien essayé de tripoter un peu de chair par-dessus les vêtements d’automne, mais les coquines pratiquaient une sorte de résistance passive qui a vite eu raison de nos velléités de mâles en rut : toutes les quatre s’étaient tournées face au mur, jusqu’à l’embrasser, et nous surveillaient de biais.
« Vous avez fini ? » a demandé Chantal en se retournant à demi, comme si elle était surprise sous la douche.
« Bande de cons ! », a complété Sandra.
Nous nous sommes sentis un peu mal à l’aise. Dans ces cas-là, notre réaction naturelle était de jouer les fanfarons et, si possible, de nous montrer désagréables.
« Alors, on protège ses œufs au plat ? » a grincé Vincent, le plus adroit dans ce domaine.
« Va te faire voir, pauvre naze ! »
Nos victimes se sont échappées en nous traitant de tous les noms. Nous avons interprété cette réaction comme la preuve irréfutable qu’elles avaient été, somme toute, flattées de nous avoir mis dans un état proche de celui du cerf en rut.
« Les filles ! », j’ai crié, « c’était pour rire. On ne vous aurait pas vraiment touché les seins.
– Ouais ! On les aurait touchés juste un peu ! » a renchéri Vincent, qui ne savait jamais s’arrêter.
Aucune ne s’est retournée. Sandra a levé la main par-dessus son épaule, le majeur tendu… Nous autres, les gars, sommes rentrés ensemble, sans nous hâter. Comme d’habitude, à se raconter mutuellement notre version, cette expédition érotico-mammaire a pris les proportions d’une véritable orgie. Aucun de nous n’avait mis la main sur quoi que ce soit qui pouvait ressembler à un nichon, c’est-à-dire rond et mou, mais l’émulation aidant, nous sommes rentrés chez nous en étant à peu près persuadés d’avoir vécu une aventure sexuelle d’anthologie.
J’en avais même oublié José.


VENDREDI

J’étais prêt à l’altercation avec lui. Au besoin, j’étais même décidé à exagérer largement ce qui s’était passé. Avais-je touché les seins de Sandra ? Oh ! que oui ! Et pas qu’un peu ! En long et en large et en travers ! Il n’était pas obligé de savoir qu’en fait d’expérience torride, j’avais surtout pétri la taille de Sandra, voire ses omoplates.
Je venais d‘arriver au collège. Alors que je quittais le local à vélo, José m’interpella. Mon cœur fit un bond. Impossible de me débiner. J’allais vers lui, mortifié par la rougeur que je sentais envahir mes joues.
José le Portos m’attendait de toute sa hauteur, placide comme toujours. Ses épaules faisaient deux fois la largeur des miennes.
« Salut !
– Salut…
– Tu cherches toujours une mob ? »
J’ai mis une seconde ou deux à comprendre de quoi il parlait.
« Une mob ? Euh, ouais, ouais…
– J’en ai une qui pourrait t’intéresser. Elle est chez moi. Tu veux passer cet aprèm ? »
José récupérait d’on ne sait où des cyclomoteurs, de marques et d’âges variés, qu’il retapait. À vrai dire, nous n’avons jamais vu rouler un seul de ces engins mais, d’après ses dires, ils parvenaient toujours à les remettre en état et à les revendre en « se faisant un bénéf ».
Je n’avais pas de mobylette. Pour l’instant, ce n’était pas très grave, vu que personne autour de moi n’en avait. Plus tard, la situation changerait ; je serai bientôt seul à ne pas être motorisé, ce qui allait me plonger dans un isolement pénible et conduirait à une brouille définitive avec mon paternel.
Alléché par ses histoires de mobylettes retapées et pas chères, j’avais imprudemment laissé entendre à José que je pouvais être intéressé par une des ses petites merveilles. Maintenant, j’étais au pied du mur. Il allait me faire l’article d’un engin qu’il faudrait payer, quel que soit son état. Je n’avais pas un rond, donc il fallait que je trouve une excuse. J’avais le défaut, dont je ne parvenais pas à me défaire, de prendre des engagements que je savais ne pas pouvoir tenir.
Nous avons pris rendez-vous pour la fin de l’après-midi. D’ici là, il me faudrait trouver une excuse pour annuler.
J’ai retrouvé les potes dans le hall.
« Alors ? tu es toujours vivant ? » a raillé Vincent.
J’ai reniflé dédaigneusement. Dans la bousculade du début des cours, le hasard me trouva à monter les escaliers à côté de Françoise. La pauvrette, ayant sans doute déjà pris son parti de la bêtise des garçons, ne fit aucune allusion à notre Waterloo pelotage de nibards.
Pourtant, je me suis senti un  peu obligé de faire la conversation, persuadé qu’elle allait me répondre comme d’habitude, par monosyllabes.
« Je croyais que José allait être furax », ai-je plaisanté, assez piteusement.
« Pourquoi ?
– À cause de Sandra.
– Ah… »
L’indifférence de Françoise m’étonnait.
« Il est amoureux d’elle, non ? »
J’avais essayé de ne pas mettre trop d’attente dans ma voix.
« J’en sais rien.
– Ah bon ? Mais il sait tout de même que Sandra est folle de lui ?
– Je ne sais pas. Peut-être, peut-être pas.
– Comment ça ?
– Il en a sûrement entendu parler, comme tout le monde. Mais ils ne sont jamais sortis ensemble. Ils ne se voient presque jamais. »
En effet, je n’avais jamais vu José bavarder avec Sandra, ni lui prendre la main ou lui témoigner une quelconque marque d’affection. J’étais déconcerté par les dires de Françoise – et surpris de l’entendre faire des phrases aussi longues.
Nous avons fait quelques pas dans le couloir.
« Sandra va peut-être se faire opérer, l’été prochain. », a repris Françoise.
« Opérer ? De quoi ? »
« De là… »
Françoise avait effleuré sa jambe. Bien sûr. Une opération pour cacher cette vilaine brûlure. Sandra cachait ses sentiments à José car elle se croyait laide, incapable de lui plaire. Oui, Sandra riait souvent, fort, et à propos de n’importe quoi, mais elle souffrait ; elle aimait un garçon et quelques centimètres de peau brûlée l’empêchaient de le lui avouer.
« Elle n’a jamais essayé de lui dire ?
– De lui dire quoi ?
– Qu’elle est amoureuse, pardi !
– Non », a répondu Françoise, un peu lasse de mes questions.
« Je n’arrive pas à y croire. Mais alors, à quoi bon être amoureuse ? »
Pour toute réponse, j’eu droit à un haussement d’épaules. Comme nous arrivions au seuil de la classe, Françoise m’a lancé un regard dont je ne l’aurais pas cru capable.
« C’est un peu comme toi avec Martine. Tu peux comprendre, non ? »


LUNDI
Bien que je l’eusse scrupuleusement respectée, Martine me reprochait à sa manière mon inconduite de jeudi soir et m’avait ostensiblement évité depuis. Après les cours, j’allais l’attendre devant le portail du collège, comme d’habitude.
Je la vis arriver de loin. Son visage était d’un froid de porcelaine. Elle passa devant moi sans s’arrêter.
« Tu es là ? » dit-elle, comme on plante un poignard.
« Bien sûr que je suis là ! », j’ai glapi, en courant derrière elle. « Pourquoi tu …
– Je préfère rentrer toute seule.
– Ah bon ? Mais je …
– Et on ne fait plus équipe, pour les TP.
– Quoi ! Pourtant on …
– Tu n’as qu’à te binômer, comme tu dis, avec Sandra. C’est elle que tu préfères, si j’ai bien compris. »
J’ai failli m’étrangler.
« Quoi ! Mais pas du tout ! Sandra est …
– Oh ! ça suffit ! Elle te plaît tant que ça ?
– Mais non ! Au contraire, c’est toi qui …
– Moi quoi ? Fiche-moi la paix ! De toute façon, je vais bosser avec Peter. C’est le moins bête de vous tous.
– Avec Peter ? Mais il est binômé, enfin je veux dire, il fait équipe avec Françoise.
– Plus maintenant. Je lui ai dit de larguer cette conne.
– Cette conne ? Ben dis donc… Elle va se retrouver toute seule, alors ?
– Eh bien, prends-là, toi ! Vous faites la paire, tous les deux ! Salut ! »
Et la belle Martine, notre fantasme collectif, mon amour inaccessible, s’est éloignée, les cheveux au vent, me laissant désemparé sur le trottoir, sans se rendre compte qu’elle venait de me briser le cœur.

Marco78

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Message  demi-lune le Jeu 26 Déc 2019 - 21:35

Lu avec plaisir, c'est bien écrit, vivant et enlevé. Belle plume !
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Message  midnightrambler le Sam 4 Jan 2020 - 22:32

Serait-ce fanfaronner que d'évoquer un réel plaisir de lecture à l'évocation de cette douceur surannée dont le bout de mes doigts et la paume de mes mains se souviennent ?
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Message  Sahkti le Sam 30 Mai 2020 - 10:16

Au début, je me suis demandée si cette manière de raconter - très détaillée, presque mot-à-mot, allait tenir le rythme et ne risquait pas de lasser car peu de place pour l'imagination, le lecteur est pris par la main du début à la fin.
Mais non, ça tient tout de même la route, on se laisse prendre par l'histoire et on suit la trame, même si de ci de là cousue de fil blanc. On évolue avec les protagonistes auxquels on finit par s'attacher, on a envie de savoir.
Je me demande toutefois si introduire quelques respirations dans la mise en page et la narration n'apporterait pas un peu d'oxygène au récit.
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