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Message  'toM le Jeu 9 Juil 2020 - 15:45

Derrière moi il y avait une lampe posée sur une petite table. Au moment de sortir je me suis dit qu’il fallait la laisser allumée.



Des tables, des chaises. Tamia referme la porte. C’est une salle longue. Rassurante et claire. Large baie qui donne sur la ville, en bas les toits de la gare, les quais les trains, les rues en escaliers de mon quartier. Qu’est-ce qui a changé en trois mois. Rien, sûrement rien. Tamia assise à côté de moi. C’est elle qui m’accompagne quand je quitte les odeurs d’hôpital. Je l’appelle Ma Prudence. Elle veille sur mes réactions, anticipe mes paniques ; ne m’éloigne jamais des petits cachets serrés dans la poche de sa blouse. Tamia ma confiance est assise à côté de moi, eux, en face. Elle, lui. Doux, lisses, coiffés et repassés comme s’ils étaient sortis ce matin de la fabrique. Des gestes ronds. Ils savent déjà tout de moi. De l’accident. Je suis mort, quelques instants. Mon retour, ils sont là pour ça.
« - Bonjour »



- Vous souvenez-vous d’un détail autour de vous, d’un élément naturel ou de mobilier, qui puisse suggérer : où vous trouviez-vous et où vous dirigiez-vous ?
J’éteins toujours avant de partir. Derrière moi il y avait une lampe posée sur une petite table. Au moment de sortir je me suis dit qu’il fallait la laisser allumée. Après, peut-être un couloir. Quelque chose d’étroit, de serré. Soi, le sombre des parois, on avance sur la lumière au sol, elle guide vers l’issue, l’ouverture. Un bruit, comme les pales d’un ventilateur. Il n’y a pas de peur. Il n’y aura jamais de peur. De l’étonnement et plus encore quand je sortirai dans la lumière, les silhouettes grises de ces gens qui bougeaient.



Questionnaire
En vrac, à la volée ; ex abrupto, sans réfléchir /Accéléré ou ralenti ? /non, le temps s’était arrêté ; je me souviens de tout dans un seul et même temps/
Sentiment de paix, de bien-être ? / ni paix, ni joie ; concentration intense, ne sachant pas s’il faut sentir ou toucher voir entendre ; quelque chose qu’il ne fallait surtout pas laisser s’échapper ; après il serait trop tard / Présences ? /oui, je les ai réellement vus ; à la fois familiers et inconnus/
Non retour ? /non, je n’ai pas été autorisé à passer/
Echanges ? / je n’ai pas entendu de voix - /Avais-je eu conscience de mon corps / non. Plus conscience mais devant moi des mains ouvertes, écartées. Une apposition de mains, la paume face à moi. Allongé, ces mains face à moi. N’avancez plus. Les mains puis plus rien ; longtemps ; ne pas ouvrir les yeux, garder, fixer ; sentir le toucher, le long des bras, derrière la tête, le long du corps. Quelque chose de rouge et des voix me demandant - Ouvrez les yeux, vous m’entendez ? Comment vous appelez-vous ? Encore résister, garder les yeux fermés
– « Tout va bien… »

...

Dans le miroir des toilettes le face à face inattendu avec le sourire du Pr Jacobi. Quand j’aurais envie d’être seul. Son visage à la fois protecteur et désarmant mais aussi l’aiguille qui plonge vers la mémoire, l’aspire.
Les gouttes d’eau que nous dispersons tout deux sur la vasque des lavabos.
Il m’avait demandé « - Ces silhouettes en mouvement dont vous parliez, est-ce qu’elles se rapprochaient de vous ou bien s’éloignaient-elles ? Vous ont-elles parlé, fait signe ? Vous rappelaient-elles quelqu’un de votre connaissance ? » Je n’ai pas pu répondre. Je m’interroge encore pourquoi ces questions je ne me les suis pas déjà posées. Cette absence de démarche logique, c’est irritant, c’est comme une faiblesse.
Toujours le visage avenant du Pr Jacobi. Peut-être aurait-il été plus facile de se concentrer s’il avait été totalement transparent. Pourquoi à ce moment je pense à un couteau suisse, je lui renvoie son sourire, le même. « Tout va bien ? me demande-t-il ? - Oui, je réapprends vite. »
Je me demande de quelle part de l’autre sommes-nous en train de nous rincer les mains.



- Vous souvenez-vous d’un détail autour de vous, d’un élément naturel ou de mobilier, qui puisse suggérer où vous trouviez-vous et où vous dirigiez-vous ?
Quelle prudence. Le professeur a parlé d’éléments naturels, ou de mobilier, pas d’une fenêtre ou d’un arbre, par exemple. Et cette douceur comme s’il avait peur qu’une question trop frontale déplace un rien l’échafaudage et que toute la reconstruction s’écroule.
- Je me suis levé, et j’ai senti quelque chose se refermer derrière moi.
- Senti ?
- Sans bruit. Comme une vibration, un choc. Aussi le frottement d’un balai, il me semble, qu’il y avait un homme je crois, qui balayait le sol. Quelque chose de rythmé, régulier.
- Il balayait le sol, d’une salle, d’un couloir ?
- Une allée. Et le bruit a continué, sans s’arrêter, mécaniquement alors que je ne voyais plus le balayeur et que je continuais à avancer.
Je regarde la main de Tamia. Qui ne bouge pas. Elle sait que je vais souvent faire un tour dans le parc, qu’il y a un petit portillon métallique qui grince, avec un ressort de rappel pour ne pas que les chiens entrent. Mais je ne sais pas. Je n’y ai jamais vu de jardinier ou de balayeur. Et le bruit mécanique et régulier me revient, fffwtt fffwtt fffwtt …
- Comme les pales d’un ventilateur ? a demandé le Dr Kretschmann



Le Dr Kretschmann prend surtout des notes. Une écriture très régulière, ordonnée avec des tirets, des paragraphes des soulignés. Peut-être plus tard il y aura des graphiques, des abaques. Des tangentes. Elle intervient rarement. Une fois elle revient sur la couleur de la lumière dans le couloir. Je fais un effort pour elle. Juste se souvenir, écarter la buée. Repartir. Plonger. Tamia pose sa main sur mon bras. « – Non, tout va bien. » Le Dr Kretschmann continue d’écrire. C’est fluide, avec des ronds, des boucles, des angles. C’est moi. Tamia : « - Est-ce que ça va ? - Oui. » Par la fenêtre au-dessus de la ville il y a une masse de nuages sombres et les phares qui s’allument. Tamia a rempli le verre d’eau et approche la gélule jaune et bleue. Du dos de la main – une secousse. C’est mécanique, c’est moi- je repousse le verre. L’eau verse, un peu, sur la table. Le Dr Kretschmann écrit. Tamia reprend la gélule, se raidit un peu contre le dossier, digne. Digne, à côté de moi. La secousse, c’est moi, les nuages, les voix, les lignes sur le cahier du Dr Kretschmann, c’est moi, partout.



Tamia a des grands yeux noirs. Je la connais bien, maintenant. Je sais qu’elle a deux enfants. Ils sont si importants pour elle. Elle en parle, souvent, et je peux regarder dans ses grands yeux noirs sans avoir peur de l’aimer.



- L’impression que j’étais dehors, une allée, je ne me souviens pas d’arbres, peut-être je les sens. L’allée n’est pas droite, elle suit une légère courbe, à la fin, elle monte. Franchement. Aussi il y a une grande fatigue qui me prend aux épaules. C’est dans la montée que je les ai vus, ils marchaient assez loin devant moi. Se retournaient de temps en temps. Je ne sais pas exactement combien ils étaient, huit ou neuf, un ici, deux là, trois encore et d’autres peut-être, marchant lentement et se retournant de temps en temps comme inquiets de savoir si je les rejoignais. Deux d’entre eux étaient mes frères. Ils me regardaient comme s’ils étaient mes frères, ils me regardaient comme ils m’avaient toujours connu, comme si le matin-même ils avaient été enfants et joué avec moi. Et moi, ému. Mais je ne les reconnaissais pas.
Jacobi n’interrompt pas, il laisse aller le flux qui semble s’être ouvert plus largement, se vider, sans demander de précision.
- Et une femme qui marchait seule, s’est arrêtée, tournée vers moi, me regardant fixement. Comme pour me dire, m’intimer de ne pas les suivre, que ma place n’était pas avec eux. Je me suis arrêté et ils ont continué à s’éloigner. Cette sensation de rejet. Et de grande tristesse, parce que c’étaient sans doute … les miens ?
Un temps, puis Jacobi, très doucement – mais sait-il seulement parler autrement. - J’ai bien compris que c’était les vôtres, mais que vous ne pouviez pas les identifier, c’est cela ? Vous souvenez-vous des habits ?
- Ternes, sans couleur.
- Qu’avez-vous vu au-delà de la montée ?
- Eux ont disparu. Je ne me rappelle pas être allé plus loin.
- Autre chose ?
- Oui, mais ce devait être avant. Il y avait un banc et une femme qui lisait. Son geste, pour tourner la page. Elle portait un imperméable blanc. Quand je me suis approché – je voulais savoir quel était le livre, j’ai vu les silhouettes des autres marcher devant moi. Et je ne crois pas l’avoir revue. Comme le balayeur, la femme a disparu. Je ne sais plus à quel moment mais je me rappelle m’être assis aussi sur ce banc. Le livre y était encore posé et j’ai pensé que ce devait être important. Je l’ai ouvert. Mais il n’y avait que des pages blanches.
Jacobi et le Dr Kretschmann échangent un regard. C’est très bref, mais pas assez pour que ...
Je me dis, ces souvenirs, je les ai peut-être inventés. Ou ai-je rajouté quelque chose sur des zones d’ombres, entre les éclats de vérité. Je me dis, c’est mieux d’oublier, d’effacer, de détacher les affiches à moitié déchirées qui se superposent sur le mur. Le couloir et le passé, ensemble le temps de quelques pas.



Tamia et ses grands yeux noirs.
- Dans leur rapport, le Professeur Jacobi et le Dr Kretschmann n’avaient pas conclu à une expérience de mort imminente caractérisée. Epreuve intensément bouleversante de l’accident, l’urgence de faire disparaître l’image de mort, d’effacer sans discernement, effondrement partiel de la bibliothèque mémorielle.

Et vivre maintenant avec cette part de désordre.
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Message  Hop-Frog le Mar 14 Juil 2020 - 21:50

Je trouve la dernière phrase de ce texte pertinente. Elle éclaire l'ensemble, achève ce qui précède tout en nous y renvoyant.

Cette "pseudo-expérience de mort imminente" (si l'on se fie à Jacobi et Kretschmann), retranscrite avec finesse, me semble par ailleurs crédible.

J'accroche légèrement sur la mise en forme (cf. la partie "questionnaire").

Merci pour le partage.
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Message  Polixène le Lun 24 Aoû 2020 - 22:28

C'est très prenant, et la sensation de désincarnation m'a accompagnée tout au long de la lecture. Dès le début j'y étais.
Pour moi réussi sur le plan sensoriel, c'était ton but sans doute (ou ta consigne?).
Heureuse de retrouver ta plume .
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